De Babeuf aux anarchistes
Babeuf et nous
Babeuf est l'un des premiers à avoir perçu la signification la plus profonde de la Révolution française. Celle-ci n'a pas seulement détruit un ordre ancien ; elle a instauré une nouvelle modalité de la domination. Le privilège n'y disparaît pas ; il se reformule. Il cesse de se dire dans le langage de la naissance pour se présenter comme propriété, c'est-à-dire à la fois comme droit légitime et comme principe d'organisation sociale.
Cette transformation avait été préparée par la pensée physiocratique. En faisant de la propriété l'un des fondements de l'ordre naturel, les physiocrates ont contribué à soustraire à l'histoire ce qui relevait pourtant d'une configuration sociale déterminée. Un rapport de puissance tendait ainsi à prendre la forme d'une nécessité rationnelle.
La loi Le Chapelier donne à ce déplacement sa traduction politique la plus nette. En interdisant les coalitions ouvrières et en dissolvant les formes collectives d'organisation du travail au nom de la liberté du travail, elle consacre une conception de la liberté qui désarme ceux qu'elle prétend reconnaître. L'individu qui en résulte est juridiquement libre, mais privé des médiations concrètes par lesquelles une force commune pourrait se constituer.
C'est dans cette contradiction que s'inscrit la pensée de Babeuf. Il comprend que l'égalité politique ne suffit pas à supprimer l'inégalité sociale, et que l'universalité du droit peut coexister avec la souveraineté effective des propriétaires. En cela, il annonce Marx : non qu'il en possède déjà la conceptualité, mais parce qu'il aperçoit avant lui que l'ordre des possédants ne se laisse pas corriger par la seule invocation des principes.
Il faut, pour le défaire, une puissance politique capable d'en atteindre les conditions réelles. Chez Babeuf, l'État cesse alors d'être pensé uniquement comme l'organe de conservation de l'ordre bourgeois ; il peut devenir, dans le moment révolutionnaire, l'instrument de la dépossession des possédants. L'égalité n'est plus seulement un idéal normatif : elle appelle une transition politique, c'est-à-dire une force de rupture capable de transformer les rapports sociaux entre eux-mêmes.
C'est précisément sur ce point que l'anarchie introduit sa critique. Elle ne conteste ni la réalité de la domination, ni la nécessité d'une rupture avec l'ordre propriétaire. Mais elle refuse de voir dans l’État un instrument neutre. Car l'État n'est pas seulement un moyen ; il est déjà une forme de pouvoir fondée sur la séparation entre ceux qui vivent et produisent, et l'instance qui décide, administre et représente en leur nom.
Le risque est alors qu'une politique d'émancipation reconduise, dans ses propres moyens, la logique qu'elle entend abolir. Ce qui devait n'être qu'une médiation transitoire peut devenir une nouvelle figure de la confiscation. La critique de l'anarchie porte ainsi moins sur l'intention révolutionnaire que sur la structure même d'un pouvoir qui prétend libérer en se séparant de la puissance de ceux qu'il représente.
La référence à Spinoza permet ici de préciser le problème sans le simplifier. Spinoza n'est nullement un penseur de l'anarchie, et rien dans son œuvre ne permet de faire de l'abolition de l'État un impératif immédiat. Mais il ne fait pas davantage de l’État une réalité sacrée ou autosuffisante. Lorsqu'il affirme que la fin de l'État est la liberté, il rappelle que l'institution politique n'a de légitimité qu'à la condition de rendre possible une vie plus libre.
Ainsi compris, la leçon spinoziste interdit tout fétichisme de l'État. L'institution ne vaut pas par elle-même, mais par la puissance commune qu'elle exprime et par la liberté réelle qu'elle rend possible. Elle se dénature dès qu'elle substitue sa propre conservation à la fin qui la justifie.
La divergence entre Babeuf et l'anarchie apparaît alors avec netteté. Babeuf ouvre la voie à une pensée de l'égalité qui passe par la transition politique et par la saisie de l'appareil d'État. L'anarchie oppose à cette logique l'idée qu'aucune émancipation durable ne peut naître d'une forme qui reproduit déjà, fût-ce provisoirement, la séparation constitutive de la domination.
De Babeuf à Marx, la pensée révolutionnaire fait ainsi de la transition politique le moyen de détruire l'ordre des propriétaires. Avec l'anarchie, la question se retourne : comment abolir la domination sans en reconduire la forme dans l'instrument même qui prétend l'abolir ?
10 novembre 2021
Daniel Adam-Salamon