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Déconstruction

Problématique

Même un système de représentations vaste et complexe, verbal et visuel, n’a pas de rapport intrinsèque, incorporé, magique, avec ce qu’il représente – un rapport qui serait indépendant de la façon dont il a été produit, et de ce que sont les dispositions du locuteur ou du penseur. Et ceci reste vrai, que le système de représentations (les mots et les images, par exemple) soit physiquement réalisé – les mots étant écrits ou prononcés, les images étant des images physiques – ou qu’il soit seulement réalisé dans la pensée. Les images mentales et les mots pensés ne représentent pas intrinsèquement ce dont ils sont la représentation.Hilary Putnam, Reason, Truth and History / Raison, vérité et histoire (1981 / 1984)

Déconstruire l’économie

« La propriété, c’est le vol. »
— Pierre-Joseph Proudhon, Qu’est-ce que la propriété ?, 1840

   L’économie ne parle jamais depuis nulle part. Elle découpe le réel, le simplifie, le chiffre, puis transforme ses abstractions en lois supposées naturelles. Il faut donc la déconstruire, non pour renoncer à penser, mais pour rendre la pensée à sa liberté critique.

Rompre avec les évidences

   La notion de rupture épistémologique renvoie à une discontinuité dans les conditions de production du savoir, et non à une simple succession chronologique des doctrines. Une pensée ne progresse pas seulement en ajoutant des thèses nouvelles à des thèses anciennes ; elle progresse en rompant avec les illusions qui l’encombrent, avec les faux évidents qui lui interdisent d’apercevoir son propre objet.

   C’est pourquoi l’histoire officielle de la pensée économique inspire tant de méfiance. On nous la présente comme une longue ascension, d’Aristote à Friedman, comme si une même science avait peu à peu affiné son regard sur un même objet. Mais ce récit est trompeur. Il fait croire à l’unité naturelle de l’économie, alors que cette unité est elle-même une construction historique.journals.

   Car l’économie ne se contente pas de décrire le monde social : elle le constitue comme objet pensable. Elle sélectionne, hiérarchise, abstrait, efface. Elle appelle loi ce qui n’est parfois qu’un effet régulier de la domination ; elle appelle équilibre une inégalité stabilisée ; elle appelle nécessité ce qui relève d’un rapport de force devenu coutumier.

Le mensonge des représentations

   Hilary Putnam a formulé une remarque décisive : aucune représentation n’entretient avec son objet un rapport intrinsèque ou magique. Les mots ne collent pas aux choses ; les images n’emportent pas en elles leur vérité ; les représentations mentales elles-mêmes n’ont pas de lien nécessaire avec ce qu’elles prétendent viser. Croire le contraire, c’est reconduire une forme de pensée magique.

   Cette leçon vaut pleinement pour le langage économique. Ses catégories ne reflètent pas innocemment le réel ; elles l’organisent selon certaines priorités et certaines exclusions. Lorsque il parle de travail, de valeur, de prix, de production ou de marché, l’économiste ne nomme pas des essences intemporelles : il parle depuis une certaine grammaire historique du monde social.

   Ce qui se donne alors comme objectivité n’est souvent qu’un mode d’administration intellectuelle du réel. L’économie dominante réduit la vie sociale à ce qu’elle peut compter, compare les hommes comme des quantités, neutralise les conflits sous le vocabulaire de l’ajustement, et donne au désordre du monde marchand l’apparence d’une rationalité supérieure.

L’économie comme théologie froide

   Il faut avoir le courage de le dire : l’économie dominante est moins une science du réel qu’une théologie froide de l’ordre social. Elle a ses dogmes, ses clercs, ses sacrifices, ses sermons de rigueur et ses promesses de salut par la croissance. Elle explique la souffrance par la nécessité, justifie l’injustice par l’ajustement, et transforme en fatalité ce qui n’est qu’une organisation historique du pouvoir.

   Son efficacité tient précisément à ce qu’elle avance masquée. Elle ne dit pas : voici l’intérêt des dominants ; elle dit : voici ce qu’exige le réel. Elle ne dit pas : voici un choix politique ; elle dit : voici la seule solution sérieuse. Sous le langage de l’expertise, elle fait parler l’ordre établi comme s’il parlait au nom de la nature elle-même.

Ainsi comprise, l’économie n’est pas une simple erreur théorique. Elle est une rationalisation. Elle fournit aux rapports de domination la langue calme, technique et apparemment objective dont ils ont besoin pour se faire accepter.

Proudhon ou le scandale nommé

   Proudhon reste ici irremplaçable, parce qu’il a nommé le scandale au lieu de le gérer. Dire que « la propriété, c’est le vol », ce n’est pas lancer une invective ; c’est dévoiler la structure cachée de l’ordre bourgeois. Ce que la propriété absolue garantit, ce n’est pas seulement la possession d’une chose, mais le pouvoir d’exclure, de prélever, de commander et de s’approprier le fruit du travail d’autrui.

   Le génie de Proudhon est d’avoir compris que la production réelle n’est jamais purement individuelle. Elle engage une coopération, une composition des efforts, une simultanéité des tâches, une intelligence sociale diffuse. Il en résulte une force collective que nul individu ne peut revendiquer pour lui seul, mais dont le propriétaire ou le capitaliste se rend pourtant maître par le jeu du droit.

   Le profit, la rente, l’intérêt, le loyer apparaissent alors pour ce qu’ils sont : non des récompenses naturelles, mais des prélèvements opérés sur une puissance commune. Ce que l’économie dominante célèbre comme productivité du capital est bien souvent la confiscation légale d’un surplus produit collectivement. La propriété n’est donc pas seulement un droit ; elle est un mécanisme de capture.

Valeur, justice, réciprocité

   La question de la valeur devient alors centrale. Non parce qu’elle révélerait quelque secret caché dans les choses, mais parce qu’elle condense la question de la justice dans l’échange. Proudhon refuse d’abandonner la valeur au caprice du marché. Avec la notion de valeur constituée, il cherche à penser une mesure socialement juste, arrachée au monopole, à la spéculation et à l’inégalité structurelle des puissances.

   Le juste prix n’est pas, chez lui, le prix qui se constate, mais celui qui pourrait résulter d’un rapport effectivement réciproque entre égaux. Le marché ne suffit pas à produire la justice. Un contrat peut être libre en apparence et inégal dans son fond. Une société dominée par la propriété, le crédit et la rente ne saurait faire de la liberté contractuelle autre chose qu’une fiction commode.

C’est pourquoi la critique proudhonienne débouche sur le mutuallisme. L’économie ne doit pas être abandonnée au chaos des intérêts privés, mais réinscrite dans des institutions de réciprocité : crédit mutuel, fédéralisme économique, contrats équilibrés, limitation des monopoles, refus de toute souveraineté séparée. La justice n’est pas un supplément moral ; elle est la condition même d’une économie humaine.

Contre le gouvernement des savants

   Bakounine a donné à cette critique un prolongement décisif. Il n’était pas hostile à la science, à condition qu'elle soit reproductible ; il refusait qu’elle se transforme en pouvoir séparé. Le gouvernement des savants, écrivait-il, serait nécessairement aristocratique, oppressif et méprisant pour le peuple. La science doit éclairer la vie, non la gouverner.

   Or c’est bien ce visage qu’a pris l’économie contemporaine. Elle n’administre pas seulement des chiffres ; elle distribue le pensable et l’impensable. Elle dit ce qui est réaliste, ce qui ne l’est pas, ce qui est finançable, ce qui est irresponsable, ce qui doit être sacrifié et ce qui doit être sauvé. Elle règne moins par la force que par l’intimidation intellectuelle.

   On ne sortira pas de cette emprise tant que l’on continuera de traiter l’expertise comme une innocence. Car l’expert n’est pas au-dessus du monde social ; il en est une figure. Et lorsque sa langue se ferme à la critique, elle cesse de servir la vérité pour devenir l’organe d’une domination savante.

Défaire le charme

   Déconstruire l’économie, ce n’est donc pas sombrer dans l’irrationalisme. C’est au contraire restituer au savoir sa condition de probité. C’est rappeler que la valeur n’est pas une propriété des choses, mais une relation sociale ; que la propriété n’est pas un droit naturel, mais une institution historique de l’appropriation ; que le travail n’est pas une pure quantité, mais une puissance collective ; et que l’économie politique est toujours, au fond, une politique de l’ordre social.

   La tâche n’est pas de corriger à la marge quelques excès du discours économique dominant. Elle est d’en briser le charme. Il faut le forcer à répondre de ses présupposés, de ses abstractions, de ses silences, des misères qu’il neutralise dans le langage du calcul. Alors seulement la pensée redevient libre, c’est-à-dire capable de désenvoûter ce qui se présentait comme nécessité.