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Critique de l'économisme


   L'économie se présente comme science ; elle fonctionne comme idéologie. Sous le masque de l'objectivité, elle naturalise la domination, absolutise la valeur et soumet la vie à ses abstractions. La critique, c'est donc aussi contester les formes politiques qui dépossèdent les vivants de leur puissance commune.

   On m'objecte parfois qu'une analyse économique ne saurait logiquement déboucher sur une critique radicale de l'économie elle-même, et moins encore sur une mise en cause du régime représentatif portée jusque dans son théâtre électoral. À la suite de Debord, on soutient qu'on ne combat pas l'aliénation au moyen de formes elles-mêmes aliénées.

   L'objection paraît forte. Elle repose pourtant sur une illusion : celle d'un lieu pur de la critique, d'un dehors sans mélange, d'une innocence préalable à l'histoire. Or ce lieu n'existe pas. On ne pense jamais hors situation. On ne lutte jamais hors rapport de force. Il n'y a pas d'extériorité vierge.

   C'est en ce point qu'il faut entendre la maxime anarchiste : « Ni Dieu ni maître ». Elle ne signifie pas seulement le refus des tyrans déclarés. Elle signifie plus profondément le refus de toute transcendance fondatrice. Nul principe supérieur ne précède légitimement l'organisation humaine. Nulle autorité ne peut s'autoriser d'un ciel, d'une essence, d'une science ou d'une histoire pour commander aux vivants.

   J'ai ainsi soutenu, en signant le Manifeste des Économistes atterrés, puis lors de la création de l'association en 2011, que chaque époque se forme dans une problématique qui lui est propre et ne se pense qu'au moyen d'une grille d'interprétation préalablement simplificatrice ; et que le discours scientifique lui-même ne procède jamais que d'un sujet qui vit, parle et travaille. Autrement dit, il n'est pas de savoir sans condition, ni de vérité historique sans point de vue situé. En matière économique plus qu'ailleurs, on a donc affaire moins à des vérités qu'à des hypothèses de vraisemblance.

   C'est là que le masque tombe. Car l'économie aime à se présenter comme la science. Elle voudrait n'être qu'observation, mesure, démonstration. Elle n'est, le plus souvent, qu'une grammaire de la domination.

   Sous couleur d'objectivité, elle naturalise des rapports historiques. Sous couleur de nécessité, elle sanctifie des intérêts. Sous couleur de rigueur, elle fait passer l'ordre établi pour l'ordre des choses.

   L'économie ne pense pas la vie : elle pense sa capture. Elle ne pense pas la société : elle pense sa mise en dépendance. Elle ne pense pas le commun : elle pense l'appropriable.

   On nous dit qu'elle organise les conditions matérielles de l'existence. C'est faux. Ou plus exactement : elle ne les organise qu'en les subordonnant à la logique de la valeur. Depuis toujours, l’économisme théorise l’enrichissement des uns et la paupérisation des autres. Il ne corrige pas cette dissymétrie ; il la rationalise. Il ne la découvre pas ; il la justifie.

   Sa scientificité est d'autant plus suspecte qu'elle coïncide avec l'aveuglement le plus massif. Elle exprime bien une rationalité, mais la rationalité locale d'une puissance dominante. Pour le reste, elle suppose l'irrationalité générale du monde qu'elle administre. Elle avance en retranchant. Elle calcule en mutilant. Elle abstraite, puis appelle réel ce qu'elle a d'abord appauvri.

   Le vivant, en particulier, n'existe pas pour elle, sinon comme stock. La terre n'est qu'une ressource. Le corps, qu'une force. Le besoin, qu'une demande résoluble. La souffrance, qu'une externalité. La destruction, qu'un coût différé. Le monde réel n'entre dans ses comptes qu'à la condition d'avoir déjà été dévitalisé.

   Voilà pourquoi l'économie n'est pas seulement fausse. Elle est mutilante. Elle n'ignore pas altérant les conditions de la vie ; elle les écarte par structure. Elle ne peut régner qu'en faisant passer l'abstrait avant le concret, l'échange avant l'usage, la quantité avant le contenu, la circulation avant l'existence. Son empire commence là où la vie est sommée de comparer devant ses propres simulacres.

   Les gouvernants ne s'embarrassent d'ailleurs presque plus de déguiser cette vérité. Ils parlent comme parlent les intendants d'un ordre sûr de lui-même : avec brutalité, avec désinvolture, parfois avec mépris. Ce n'est pas qu'ils soient devenus plus violents ; c'est qu'ils ont moins besoin de mentir. Une domination solide peut se permettre la franchise du cynisme.

   Les médias font le reste. Ils ne produisent pas seulement du commentaire : ils organisent l'évidence. Ils diffusent la langue de l’économie comme si elle était la langue naturelle du monde social. Ils traduisent les décisions en fatalités, les intérêts en lois, les violences en nécessités. Ilsnt moins du consentement que de l'accoutumance.

   Il faut donc démystifier. Non reformer pieusement. Non moralisateur à la marge. Démystificateur.

   Montrer que le roi est nu. Et qu'il est criminel.

   Car il existe un roman économique, comme il existe un roman familial ou un roman national. Une fiction de cohérence. Une fable de légitimation. Une narration qui recoud l'arbitraire en nécessité. Le roman économique raconte que le commerce est nature, que la concurrence est civilisation, que la valeur est vérité, que le marché est raison.

   Cette fiction ne triomphe pas parce qu'elle est vraie. Elle triomphe parce qu'elle est opératoire. Elle prélève quelques phénomènes réels, les isole, les abstraits, les généralise, puis les retourne contre la réalité dont ils ont été extraits. C'est le vieux tour de la domination : faire d'un fragment la loi du tout.

   Alors commence le règne de la valeur. Et ce règne est d'abord celui de l'équivalence abstraite. Ce qui compte n'est plus ce qui est, mais ce qui vaut ; non ce qui vaut pour vivre, mais ce qui vaut pour s'échanger. Dès lors, tout ce qui ne se laisse pas convertir en quantité devient suspecte. Le soin, la gratuité, la fragilité, le temps long, l'usage commun, la présence, l'inappropriable : tout cela glisse vers l'insignifiance. La vie ne vaut plus par elle-même. Elle doit faire ses preuves devant la mesure qui la nie.

   Feuerbach avait vu juste : il vient un temps où l'image l'emporte sur la chose, la représentation sur la réalité, l'apparence sur l'être. L'économie est aujourd'hui ce temps devenu système. Plus elle se sépare du monde vécu, plus elle est tenue pour sérieuse. Plus elle dévaste, plus elle est révérée. Plus elle ment, plus elle prend l'allure de l'évidence.

C'est pourquoi elle doit être dite théologique. Non parce qu'elle parlerait encore de Dieu, mais parce qu'elle reconduit la structure de toute transcendance : un ordre séparé, posé au-dessus des vivants, devant lequel les vivants doivent s'incliner. L'économie est la religion d'un monde qui se prétend désenchanté. Elle a ses dogmes, ses prêtres, ses rites, ses hérésies, ses excommunications. Et, comme toute religion de pouvoir, elle exige des sacrifices.

   L'anarchie commence exactement au point où cette transcendance est refusée. Elle ne signifie pas le désordre, mais l'immanence. Aucun ordre légitime ne descend d'en haut. Les vivants n'ont pas à recevoir leur loi d'une instance séparée, qu'elle s'appelle État, Capital, Expertise ou Représentation. L'organisation doit procéder de la puissance collective elle-même, et non d'un principe qui la confisque en prétendant la servir.

   En ce sens, la critique de l’économie est nécessairement aussi critique du pouvoir. Car le même geste fonde l'une et l'autre domination : retirer aux vivants la capacité de déterminer les fins de leur existence, puis leur restituer cette dépossession sous la forme d'une nécessité objective. La représentation politique dit : nous parlons à votre place. L'économie dit : le réel parle à votre place. Dans les deux cas, on dépossède pour administrer.

   Mon adhésion aux Économistes atterrés n'a donc jamais reposé sur l'espoir naïf d'amender la science économique de l'intérieur. Elle relève plutôt d’un usage stratégique de la contradiction. Il fallait entrer dans la langue de l’adversaire pour y introduire le dissensus. Il fallait fissurer le dogme sur son propre terrain. Non pour sauver l’économie, mais pour desserrer son entreprise.

   Car le problème n’est pas que certains économistes se trompent. Le problème est que l’économie s’arroge le droit de dire la vérité du social. Elle veut décider de ce qui compte, de ce qui vaut, de ce qui est possible. Elle ne se contente pas de décrire un monde : elle le prescrit. Elle ne constate pas la servitude ; elle l'organise.

  Il faut donc rompre. Rompre avec le prestige de l'économie. Rompre avec la fascination pour ses chiffres. Rompre avec cette habitude servile qui nous fait prendre pour horizon de la vie ce qui n'est que l'administration de sa ruine.

    Penser autrement ne suffira pas, certes. Mais on ne renverse rien sans commencer par retirer au faux son apparence de vrai.

   L'économie n'est pas le destin des sociétés. Elle est la métaphysique des possédés.

   Et l'anarchie, en son sens le plus élevé, est le refus que cette métaphysique continue de régner sur les vivants.