FN/RN versus Capitalisme
Pour manger avec le diable, il faut une longue cuillère
Pour manger avec le diable, il faut une longue cuillère. Mais l'histoire enseigne une vérité plus sévère encore : il n'existe pas de cuillère assez longue pour qui consent à s'asseoir à la table du diable. Le mal politique ne commence pas lorsqu'on s'y abandonne tout entier ; il commence au moment où l'on se persuade qu'on pourra le contenir, l'utiliser, l'exhiber sans en être soi-même atteint. Toute l'histoire du Front national devenu Rassemblement national est là : non dans l'irruption brutale d'un dehors barbare, mais dans le patient travail d'acclimatation par lequel une société lasse, ses médias, ses partis de gouvernement et ses entrepreneurs d'opinion auront rendu fréquentable ce qui aurait dû demeurer frappé d'infamie. Le diable n'est pas entré par effraction. Sur lui a ménagé un seuil, puis un couloir, puis une place à table.
Il faut repartir du commencement, non pour céder au goût stérile de la chronologie, mais parce qu'en politique les origines continuent longtemps de parler sous les déguisements successifs. Le "Front national pour l'unité française" naît le 5 octobre 1972 dans l'orbite d'Ordre nouveau, groupuscule néofasciste cherchant à se doter d'une façade électorale plus recevable. Le parti n'est donc pas né comme une surprise de l'histoire, mais comme un montage. Son projet premier consiste déjà à donner une forme parlementaire à un fonds idéologique d'extrême droite, à traduire dans la langue du suffrage ce que la brutalité marginale ne pouvait imposer seule. Jean-Marie Le Pen est choisi pour cela : moins comme penseur que comme opérateur de respectabilisation, moins comme chef doctrinal que comme visage capable de rendre présentable une violence politique qui, sans lui, serait demeurée cantonnée aux marges.
De cette origine, l’essentiel ne changera jamais. Les formulations évolueront, les enseignes se succéderont, les postures se raffineront ; mais la matrice demeurera. Immigration, décadence, nation menacée, élites traîtresses, ordre à restaurer, peuple homogène à reconstituer contre ses ennemis intérieurs : telle est la phrase souterraine, la basse continue de ce parti depuis sa naissance. C'est pourquoi il faut récuser d'emblée le mensonge le plus commode de notre temps : celui qui consiste à présenter le Rassemblement national comme une création neuve, affranchie de l'histoire frontiste. Le changement de nom ne fut jamais une conversion ; il fut une technique. La mue n'a pas touché l'ossature. Elle a seulement poli la surface.
Le premier grand cycle de sa normalisation traverse les années 1980 et 1990. À mesure que le Front national progresse, obtient des élus, entre à l'Assemblée en 1986 grâce à la proportionnelle, conquiert ensuite plusieurs municipalités en 1995, la société française s'habitue peu à peu à sa présence. Déjà, la même mécanique est à l'œuvre : indignation officielle, fascination officieuse, profits médiatiques de la peur, calculs tactiques de la droite, désorientation de la gauche représentative, épuisement des grands récits collectifs. Déjà, le Front national fournit au système ce qu'il lui faut pour se reproduire dans la crise : un ennemi suffisamment infâme pour servir de repoussoir, suffisamment installé pour peser, suffisamment utile pour que l'on ne veuille jamais vraiment l'anéantir.
L'année 2002 n'est donc pas une cassure chirurgicale du néant, mais l'aboutissement provisoire d'un long travail. Jean-Marie Le Pen accède au second tour de l'élection présidentielle, et l'on feint alors la stupeur nationale. On parle de « séisme ». Mais un séisme est un accident naturel ; ici, rien n’était naturel. Le terrain avait été préparé par le délitement social, la crise de représentation, la conversion de la vie publique au spectacle, la montée des affects de déclassement, et par cette étrange complaisance qui consiste à nourrir le mal dont on se proclamera ensuite le rempart.
Les médias font aussitôt de cet événement une dramaturgie totale. Ils mesurent l'effroi, scénariisent le danger, multiplient les débats, les unes, les commentaires, les micro-trottoirs, les visages graves et les éditoriaux alarmés. Mais derrière l'apparente gravité de circonstance se tient une vérité plus sordide : la catastrophe fait vendre, la peur fidèle, le monstre captif. On pense peu ; on met en scène beaucoup. On éclaire moins les causes qu'on n'exploite les symptômes. Au lieu d'interroger la désindustrialisation, le déclassement des mondes populaires, la fragmentation des existences et l'appauvrissement de la représentation, on transforme Le Pen en objet central du spectacle politique.
La droite parlementaire, elle, comprend immédiatement le profit qu'elle peut tirer d'un tel désordre. Jacques Chirac est reconduit non par adhésion, mais par répulsion. Le « front républicain » entre alors dans la vie politique française comme une procédure de conservation du pouvoir par la peur. Il ne s'agit pas de reconstruire les conditions sociales et morales d'un refus durable de l'extrême droite ; il s'agit d'utiliser sa présence pour rendre inévitablement le vote pour celui qui prétendra nous en protéger. Le diable devient l'auxiliaire involontaire du gardien. Ainsi se met en place une structure qui ne cessera plus d'empoisonner la République : faire exister le pire pour gouverner au nom du moindre mal.
Spinoza permet de comprendre ce mécanisme avec une rigueur que l'actualité journalistique ignore. Une multitude gouvernée par la peur cesse d'agir selon sa puissance propre ; elle se laisse conduire par les passions tristes. Le pouvoir qui administre l'angoisse n'apaise pas : il fabrique l'obéissance. Toute la gestion institutionnelle du Front national, puis du Rassemblement national, repose sur cette économie affective. Maintenir les peuples dans l'inquiétude, convertir leur désorientation en réflexe électoral, transformer la servitude en protection : telle est la vérité du dispositif.
Le grand tournant, pourtant, ne se comprend pas si l'on s'en tient à 2002. Il faut regarder en face ce qui, sous Marine Le Pen, a changé de régime. Lorsqu'elle prend la tête du parti en 2011, succédant à son père, elle ne rompt pas avec l'héritage frontiste ; elle entreprend de le rendre fréquentable. Toute sa stratégie tient dans ce mot trompeur de « dédiabolisation », qui ne signifie nullement purification du moral, mais neutralisation de l'effet de répulsion attaché au nom, au style et aux outrances de Jean-Marie Le Pen. Il ne s'agit pas d'abandonner la vieille matrice nationaliste, xénophobe, autoritaire et inégalitaire du Front national ; il s'agit de la soustraire au registre du scandale pour l'installer dans celui de l'option politique légitime.
Marine Le Pen a compris ce que son père, malgré son flair brutal, ne pouvait plus accomplir. Dans une démocratie médiatique saturée d'images, l'extrême droite ne gagne pas seulement en criant plus fort ; elle gagne en paraissant plus calme. Elle remplace donc l'injure trop nue par l'eupémisme, la violence lexicale par la formule policée, l'obsession raciale par la rhétorique de la protection, la « préférence nationale » par la « priorité nationale », la brutalité revendiquée par l'apparence de la raison. Le parti cesse alors d'apparaître comme une survie honteuse du vieux fascisme français ; il devient, dans l'œil des médias et d'une partie croissante de l'opinion, une offre politique parmi d'autres, ferme certes, mais pensable, discutable, administrable.
Il faut prendre la mesure exacte de cette mutation. La dé-diabolisation n'a pas effacé le diable ; elle l'a vêtue correctement. Elle n'a pas supprimé le poison ; elle l'a rendu potable. Elle n'a pas converti l'extrême droite à la démocratie ; elle a converti une partie de la démocratie médiatique à la fréquentation ordinaire de l'extrême droite. Lorsque le Front national devient potentiellement le Rassemblement national en 2018, Marine Le Pen assume d'ailleurs cette logique de reconditionnement politique en raison vouloir faire de sa formation un parti de gouvernement plus large, apte au rassemblement. Le nom change, non pour abolir l'histoire, mais pour l'enfouir sous une enseigne plus souple. La continuité doctrinale demeure ; seule la surface communicationnelle se transforme.
Cette dé-diabolisation n'aurait cependant jamais produit ses effets sans la collaboration active ou passive d'un système médiatique avide d'audience, ami de conflictualité permanente et disposer à traiter l'extrême droite non plus comme une limite, mais comme un acteur structurel du spectacle public. À mesure que Marine Le Pen adoucissait ses inflexions, les plateaux lui renvoyaient une image de respectabilité croissante. À force d'être invitée, comparée, obtenue, opposée aux autres dans des formats ordinaires, elle a arrêté d'apparaître comme l'héritière d'un parti historiquement sulfureux pour devenir la candidate durable d'une alternance possible. La dé-diabolisation fut donc moins une autocritique du Front qu'une abdication de l'espace médiatico-politique devant les formes nouvelles de l'extrême droite.
À partir de là, les échéances électorales ne font plus que déplier les conséquences d'un long travail d'accommodement. En 2017, puis en 2022, Marine Le Pen atteint le deuxième tour de la présidentielle, obtenant d'abord 33,9%, puis 41,45% des suffrages. Aux législatives de 2022, le RN fait élire 89 députés, ce qui le fait changer de statut à l'Assemblée nationale et l'installe comme force parlementaire de premier plan. On ne dira jamais assez ce que signifie cette évolution : l'extrême droite n'a pas seulement accumuler son score ; elle a conquis les apparences de la normalité institutionnelle. Elle ne frappe plus à la porte de l'État ; elle parle déjà depuis l'intérieur de ses murs.
C'est ici que Proudhon retrouve une vigueur presque prophétique. Lorsque aucune autonomie réelle des classes populaires, aucune puissance fédérative, aucune organisation sociale indépendante ne soutient les formes de politique, le suffrage universel cesse d'être une institution de liberté ; il devient un dispositif de capture. Le RN n'est pas une alternative au capitalisme ; il en est le recours disciplinaire. Il ne promet pas l'abolition des inégalités, mais leur administration plus dure, sous registre national, policier et vindicatif. Il protège les sommets en divisant la base. Il offre aux humiliés non la justice, mais la consolation empoisonnée d'avoir plus faible qu'eux à exclure.
Puis vient 2024, non comme surprise, mais comme accomplissement. Le RN arrive en tête aux élections européennes en France avec 31,37% des voix. Dans la foulée, la dissolution décidée par Macron propulse l'extrême droite au centre d'une séquence législative où elle domine le premier tour avec ses alliés, à plus de 33%. Le second tour ne relève plus du scandale, mais de la routine. Le « front républicain », vidé de toute substance, subsiste comme réflexe tactique, mais il ne porte plus aucune régénération morale du politique. Il ne signale qu'une chose : un système épuisé continue de dépendre du pire pour différer sa propre chute.
Les médias, pendant ce temps, continuent leur œuvre de banalisation. Ils ont laissé les thèmes du RN coloniser l'espace public : insécurité, immigration, identité, autorité, décadence, soupçon permanent à l'égard de l'étranger et du pauvre désigné comme surnuméraire. Certains l'ont fait avec ferveur idéologique ; d'autres avec l'alibi du pluralisme ; presque tous avec l'avidité de l'audience. Le résultat est le même : l'extrême droite n'a même plus besoin d'imposer son langage, puisqu'on parle déjà pour elle. Le plus grave n'est pas qu'on lui ait donné la parole ; c'est qu'on ait reconstruit l'espace de la parole à son image.
Et voici 2026. Le temps des scrupules s'achève jusque dans les territoires. Le RN confirme sa progression municipale, remporte de nouvelles communes et s'inscrit dans des configurations locales où la droite classique ne sait plus — ou ne veut plus — maintenir une frontière nette. Des fusions de listes impliquant le RN et des listes de droite ou diverses droites apparaissent dans plusieurs villes. La vérité de ce moment est limpide : la droite traditionnelle n'hésite presque plus entre alliance et rejet ; elle s'essaie à la porosité, à l'ajustement, à l'accommodement, au rapprochement pragmatique. Ce qui était jadis honteux devient négociable ; ce qui est négociable devient localement banal ; et ce qui devient banal fini toujours par prétendre au rang de norme.
Je l'écris à la première personne parce que la neutralité serait ici une lâcheté supplémentaire. J'ai vu cette lente apocalypse administrative. Je l'ai vue s'insinuer par les mots, les plateaux, les courbes de sondage, les calculs présidentiels, les prudences de la droite, les capitulations d'un parti de la gauche devant les thèmes imposés. J'ai vu une société s'accoutumer à ce qui aurait dû l'indigner. J'ai vu la peur devenir opinion, l'opinion devenir programme, le programme devenir coalition possible.
L'anarchie demeure, dans cette nuit, non une rêverie, mais une ligne de séparation. Proudhon l'avait su : l'État centralisé porte toujours en lui la possibilité de son propre durcissement autoritaire. Spinoza l'avait su autrement : une multitude séparée de sa puissance commune devient la proie de toutes les servitudes. Entre ces deux pensées se tient notre exigence : refuser à la fois l'idole étatique et son double nationaliste, restituer à la société sa capacité d'association, de fédération, de solidarité active, d'autonomie réelle.
Pour Spinoza, Dieu est la Nature ; il n'y a pas de ciel pour absoudre les peuples de leurs consentements terrestres. Une société devient ce qu'elle laisse entrer dans sa langue, dans ses écrans, dans ses institutions, dans ses pactes. La nôtre a longtemps cru manger avec le diable en tenant encore la cuillère. Mais l'histoire du Front national devenu Rassemblement national, de 1972 à 2026, enseigne une loi plus sévère : on ne garde pas le mal à distance lorsqu'on l'aide à prendre forme. On lui prête visage, voix, siège, respectabilité ; puis un jour l'on découvre qu'il n'est plus l'invité que l'on exhibait pour se faire peur. Il est devenu le maître de maison.
29 mars 2026