Mastodon

Idéologies

Ni maîtres ni marchés — pour en finir avec le totalitarisme ordinaire


    On ne réparera pas le monde en s'attaquant à des détails ponctuels, aussi urgents qu'ils paraissent. Ces corrections superficielles — ajuster un paramètre fiscal ici, promulguer une loi climatique là — ne font que dissimuler, voire légitimer, la totalité du problème auquel nous sommes confrontés : rien de moins que la disparition programmée de notre espèce. Soigner les symptômes tout en laissant prospérer la maladie, c'est s'acharner à colmater les brèches d'un navire dont la coque est irrémédiablement fracturée. Le réformisme, dans ce contexte, n'est pas une prudence politique : c'est une complicité.


    Ce qu'il convient d'écraser, c'est le centre vital de ce système — un système qui ne subsiste que de sa propre décomposition, qui se nourrit de l'épuisement des corps, des terres et des âmes. Ce centre, c'est le capitalisme dans son principe même et dans toutes ses manifestations concrètes : la marchandisation du vivant, la financiarisation de l'existence, la destruction méthodique des communs. À commencer par ce qui en constitue le soubassement anthropologique le plus profond : le travail salarié, cette image modernisée, polie et juridiquement encadrée, de la condition d'esclave. L'esclave antique appartenait à un maître visible ; le salarié appartient à une abstraction — le marché, le capital — ce qui rend sa servitude d'autant plus difficile à nommer et à combattre.


    Car le capitalisme n'engendre pas le fascisme par accident ou par excès de zèle : il en crée méthodiquement les conditions. Quand la logique d'accumulation entre en phase de crise organique — sur-accumulation, effondrement de la légitimité des institutions, paupérisation des classes moyennes et populaires — elle sécrète spontanément des forces politiques autoritaires chargées de contenir la révolte sociale et de sauvegarder le rapport d'exploitation. Ce n'est pas une déviation du capitalisme : c'est l'une de ses options de survie, inscrite dans sa structure même. Le fascisme du XXIe siècle résulte d'une triangulation entre les forces d'extrême droite présentes dans la société civile, un pouvoir politique réactionnaire s'emparant de l'État, et le soutien du capital transnational — finance, complexe militaro-industriel, industries extractives. Ce n'est donc plus, comme au siècle précédent, une alliance entre capitaux nationaux et État autoritaire : c'est la dictature du capital transnational qui se cherche un bras armé politique. Les multinationales n'ont pas de patrie ; elles ont des intérêts, et le fascisme peut très bien les servir.


    Le néolibéralisme se présentait comme la doctrine de la liberté contre tous les autoritarismes : c'est précisément l'inverse qu'il a accompli. En théorie comme en pratique, il nie la démocratie, si l'on entend par là le transfert au peuple du pouvoir effectif de définir les orientations fondamentales de son organisation sociale. Il réduit la souveraineté populaire à une formalité électorale, tout en gravant dans le marbre des traités, des constitutions économiques et des institutions supranationales des principes marchands que nulle majorité ne peut remettre en question. La démocratie néolibérale est une démocratie châtrée : on vote, mais on ne décide pas. En détruisant les syndicats, en soumettant les travailleurs à une concurrence acharnée, en privatisant les services publics et en concentrant les richesses au sommet, il a fabriqué les conditions psycho-sociales de la bascule autoritaire : anxiété de masse, sentiment d'abandon, haine rentrée, ressentiment disponible. 

    Le fascisme naissant joue sur ce levier en retournant la peur et la colère des masses contre des boucs émissaires — immigrés, minorités, « élites cosmopolites » — détournant ainsi l'énergie protestataire de sa cible réelle. Dans sa phase terminale, le projet néolibéral radicalise ses propres fondements : ce qui demeurait latent chez ses premiers théoriciens — une hiérarchie des individus fondée sur une prétendue inégalité naturelle — s'exprime désormais sans fard, habillé des langages modernes du QI, de la génétique et du « capital humain ». Le néolibéralisme ne répugne plus, aujourd'hui, à rencontrer le racisme biologique qu'il portait en germe. Plus le consentement des populations s'effrite, plus la classe dominante opte pour la coercition ; et une fraction toujours plus importante de la bourgeoisie fait le choix d'abandonner la démocratie au profit de l'autoritarisme, voire du fascisme ouvert. Là où les néofascistes relaient les néolibéraux, ils reprennent et amplifient l'offensive contre le monde du travail — surexploitation, fragmentation, précarisation — tout en réduisant l'État à sa seule fonction coercitive, dépouillé de toute prétention sociale. Le passage du néolibéralisme au néofascisme n'est donc pas une rupture : c'est une continuité radicalisée, la même guerre de classe conduite avec des moyens décomplexés.


   Il faut à cet égard distinguer rigoureusement le fascisme constitué — régime installé, visible, nommable — de la fascisation, processus graduel et capillaire, bien plus difficile à identifier et, précisément pour cela, bien plus redoutable. La fascisation opère en deçà du seuil de visibilité, dans l'épaisseur des institutions et des mentalités, longtemps avant que quiconque ose prononcer le mot. Ce processus est déjà à l'œuvre : normalisation progressive des discours d'exclusion, militarisation des frontières intérieures et extérieures, criminalisation méthodique des mouvements sociaux, surveillance généralisée, restriction continue des libertés publiques sous couvert de sécurité nationale ou d'état d'urgence reconduit indéfiniment. Le fascisme ne surgit pas toujours en uniforme et la matraque au poing : il s'installe souvent en costume, dans le cadre formel des institutions démocratiques qu'il vide de leur substance sans jamais en abolir les formes — ce qui lui permet de conserver une apparence de légalité pendant qu'il bâtit les instruments de la domination future. Il forge un arsenal juridique et institutionnel qui donnera immédiatement aux fascistes, lorsqu'ils parviendront au pouvoir, les moyens légaux de déployer contre toute opposition une violence sans limites. La démocratie libérale ne tombe pas sous les coups : elle s'effondre de l'intérieur, rongée par les forces qu'elle a elle-même engendrées. L'aggravation de la crise socio-écologique — migrations de masse, rivalités entre puissances pour l'accaparement des ressources, retour de la guerre ouverte — ne fera qu'accélérer ce mouvement. Nous ne sommes pas aux prémices d'un danger futur : nous sommes déjà dans le processus.


    Face à cela, la tâche est vertigineuse. Et pourtant, nul n'est fondé à dire aux autres ce qu'il faut faire, ni comment le faire, ni quand. L'une des premières nécessités est d'écarter les chefaillons de tout acabit — porte-parole autodésignés ou consacrés par les médias, avant-gardes éclairées de toute nature, partis et syndicats institutionnels. Ces figures, quels que soient leurs discours et la sincérité parfois réelle de leurs convictions initiales, ne travailleront jamais qu'à assouvir leur soif de pouvoir aux dépens de la population qu'ils prétendent émanciper. Pour être califes à la place du calife. Pour se retrouver, au bout du compte, plus égaux que le reste des égaux. L'histoire des trahisons révolutionnaires est longue ; elle enseigne que le danger ne vient pas seulement de l'ennemi déclaré, mais de celui qui se pose en libérateur.


    La révolution ne se produit jamais sur commande. Elle ne résulte pas de consignes ni de plans concertés dans des bureaux — c'est en cela qu'elle diffère radicalement de la contre-révolution bolchévique, qui fut précisément une prise de pouvoir verticale déguisée en soulèvement populaire. La révolution authentique naît d'une multitude de foyers autonomes, d'une insurrection des volontés singulières qui convergent sans se fondre, d'une énergie collective irréductible à tout pilotage.


   Il est cependant impératif de ne pas remettre le couvert avec les formes révolutionnaires du passé, aussi efficaces et glorieuses qu'elles aient été en leur temps. Les barricades du XIXe siècle, les grèves générales du siècle suivant, les occupations de ronds-points — toutes ces formes ont eu leur heure. Mais les forces répressives, après avoir été surprises et désarçonnées par leur spontanéité, ont depuis méthodiquement tout appris de ces anciennes formes de lutte : elles les ont étudiées, modélisées, intégrées à leurs doctrines d'intervention. Désormais, elles attendent les émeutiers au tournant, avec des moyens toujours plus considérables — technologiques, juridiques, psychologiques. Sur le plan de l'affrontement direct, le plus fort l'emporte toujours : c'est une loi que la nostalgie ne saurait abolir. De nouvelles stratégies sont donc à inventer — non par goût de la nouveauté, mais par nécessité vitale. Chaque épisode révolutionnaire doit créer les formes qui lui soient propres dans le temps et l'espace où il se produit ; ces formes ne peuvent être prescrites d'avance ni importées d'ailleurs, elles surgissent de la situation elle-même, et cela implique l'initiative de chacun, sans délégation ni attente d'une avant-garde providentielle.


    Il ne faut pas non plus ignorer cette vérité inconfortable : le capitalisme est un totalitarisme. Non un totalitarisme d'État au sens classique, mais un totalitarisme diffus, capillaire, qui colonise les esprits autant que les corps, les désirs autant que les comportements. Il ne sévit pas seulement dans les structures économiques ou les institutions politiques : il sévit en chacun de nous, dans nos habitudes de consommation, dans notre rapport au temps, dans la façon dont nous évaluons notre propre valeur et celle des autres. Il importe donc, en même temps que toute action collective, de s'efforcer de l'extirper de soi-même — exercice difficile, jamais achevé, mais condition sine qua non de toute cohérence révolutionnaire.


    C'est alors que se reconnaît l'instant révolutionnaire dans toute sa vérité : quand le monde tel qu'il est — ses promesses de consommation illimitée, ses écrans rutilants, ses divertissements permanents, ses rêves marchands — se révèle enfin pour ce qu'il est : un égout terminal dans lequel il est non seulement inutile, mais profondément répugnant, de continuer à se vautrer.

5 mars 2025

Daniel Adam-Salamon

Des Systèmes Privés au Pouvoir Totalitaire Marchand

Des Systèmes Privés au Pouvoir Totalitaire Marchand

   Les idéologies tracent des lignes de partage et de pouvoir au sein des sociétés humaines. Loin d'être monolithiques, elles prolifèrent en systèmes concurrents, chacun aspirant à l'hégémonie sur toute vision alternative du lien social. Leur nature polysémique exige un débroussaillage conceptuel rigoureux, confrontant la pensée de groupe à la singularité irréductible des individus.

Multiplicité des idéologies et hégémonie des groupes

   La tendance idéologique est de rassembler sous une bannière commune des profils sociaux parfois contradictoires, en valorisant les différences superficielles pour mieux asseoir sa domination. À l'ère numérique, les plateformes en ligne amplifient et déforment cette dissémination, offrant aux acteurs idéologiques des instruments puissants de mobilisation — tout en mettant entre les mains des individus des outils de critique. Seule l'éducation au discernement permet de naviguer dans ce paysage sans se perdre dans les simplifications.

La transformation du réel par l'idéologie

   L'idéologie ne relève pas du seul monde des idées : elle se matérialise dans la réalité, façonnant les perceptions collectives, engendrant des valeurs et polarisant les intérêts. Aucun choix collectif n'est neutre — de l'adoption des technologies vertes aux politiques néolibérales, chaque option révèle la lutte constante entre idéologies concurrentes pour façonner le monde à leur image. C'est dans l'interrogation permanente de ce réel que réside la possibilité d'une véritable autonomie de pensée.

La symbiose avec les médias et la culture

   À l'ère de l'image et du spectacle, le pouvoir totalitaire marchand fond le discours idéologique dans le divertissement et la consommation, brouillant la frontière entre le vrai et le faux. Il en résulte une homogénéisation culturelle qui standardise les modes de vie selon les critères des marchés. Des contre-mouvements émergent néanmoins, réaffirmant la singularité contre le conformisme et ouvrant de réelles brèches dans cette domination.

Le langage idéologique : séduire pour s'enraciner

   L'idéologie enjolive son langage pour imprégner l'esprit de ses porteurs : elle séduit plus qu'elle ne convainc. Face à cette saturation, la conscience critique s'impose comme outil de résistance — non pas simple réception de l'information, mais questionnement actif des constructions narratives qui structurent notre regard sur le monde.

Vers une réappropriation de la pensée

   La déconstruction des idéologies dominantes interpelle autant les individus que les institutions éducatives et les médias. L'éducation doit former des citoyens capables d'interroger le monde avec un esprit critique ; les médias doivent proposer une pluralité de perspectives plutôt que d'amplifier les discours dominants. La réappropriation de la pensée est un processus dynamique, exigeant une vigilance constante face aux influences idéologiques omniprésentes.

Conclusion

   Se pencher sur les idéologies, c'est se confronter à leur double nature : force de mobilisation et instrument de manipulation. L'ère numérique démocratise l'accès à l'information, mais les chambres d'écho et le sensationnalisme menacent la diversité qu'elles prétendent célébrer. Naviguer dans ce paysage exige une culture numérique discernante. En cultivant une pensée authentique, chaque individu peut résister à l'homogénéisation idéologique et forger sa propre compréhension du monde.

3 avril 2025

Daniel Adam-Salamon

La Mystification Sociale : Identifier et Combattre l'Idéologie Totalitaire

   L'exploitation ne se contente pas d'enchaîner les corps — elle enchaîne les esprits. L'idéologie est l'arme de cette double servitude : elle fabrique un réel sur mesure pour une faction, le présente comme universel, et contraint le reste de la société à y croire. Son génie est là : non pas la contrainte brute, mais le consentement fabriqué. Comprendre ses mécanismes, c'est déjà commencer à s'en libérer.

L'auto-mystification : la partie qui se prend pour le tout

   Le premier mensonge de l'idéologie est interne. Elle convainc ses partisans qu'ils incarnent l'universel — que leur vision particulière est la vérité de tous. Forts de cette certitude, ils imposent leur marque partout, avec la tranquille assurance de ceux qui croient servir l'humanité en la dominant. Cette illusion est leur force : on ne négocie pas avec ceux qui se croient dans le vrai absolu.

Le voile : toute une société dupée

   Vers l'extérieur, l'idéologie opère autrement. Elle ne s'impose pas par la force — elle séduit, elle enveloppe, elle persuade. Elle présente les intérêts d'une fraction comme l'intérêt général, ses valeurs comme les valeurs de tous, son ordre comme l'ordre naturel des choses. Le résultat : une société qui porte elle-même les chaînes qu'on lui a forgées, et les appelle liberté.

Le spectacle : la servitude en divertissement

   La modernité a perfectionné cet arsenal avec le spectacle. L'idéologie n'a plus besoin de discours — elle se diffuse dans les écrans, les marques, les désirs manufacturés. Elle transforme la vie quotidienne en décor, masque l'essentiel sous le flux des apparences, et vend la soumission comme un choix de consommateur. Le spectacle ne contraint pas : il absorbe. Il ne censure pas : il noie.

L'autre : ennemi ou miroir selon les besoins

   L'idéologie désigne ses ennemis avec soin. Elle fabrique l'altérité monstrueuse — l'étranger, le dissident, le marginal — pour souder les rangs. Mais elle sait aussi retourner ce mécanisme : l'autre peut devenir le semblable, à condition de se soumettre, de renoncer à ce qui le distingue. Rejet ou assimilation — dans les deux cas, c'est elle qui décide.

Résister : démystifier, éduquer, combattre

   L'idéologie n'a de pouvoir que celui qu'on lui abandonne. La résistance est donc possible — et urgente. Elle passe par trois fronts :

  • Éduquer à la pensée critique : apprendre à questionner les évidences, démonter les discours dominants, refuser l'ingestion passive des récits fabriqués
  • Opposer le réel au spectacle : nommer les rapports de force, montrer ce que l'idéologie dissimule, rendre visible ce qu'elle efface
  • Forger des sujets libres : des individus qui savent reconnaître leur propre conditionnement, et qui choisissent de s'en affranchir

   L'idéologie ne s'effondre pas seule. Elle se combat pied à pied, par la raison, par le débat, par le refus collectif du consentement. C'est dans cette lutte — intellectuelle autant que politique — que se construit la seule démocratie qui vaille : celle où chacun pense par lui-même.

22 décembre 2025
Daniel Adam-Salamon