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Monnaie, version longue

La monnaie n'est jamais neutre


Chapô

À rebours du fétichisme de l'or comme des promesses dont se parent les monnaies numériques, il faut rappeler une évidence : la monnaie ne vaut jamais par sa matière seule. Elle tient à un ordre social qui la rend acceptable, mais aussi aux rapports de pouvoir, d'exclusion et de hiérarchie que cet ordre organise.

   La monnaie ne se réduit ni à l'or, ni au papier, ni au code. Elle engage toujours un ordre social, une structure de confiance et des rapports de pouvoir. C'est pourquoi elle n'est jamais neutre.

   Les crises ont fini par me convaincre d'une chose simple : l'économie dominante échoue moins par accident que par construction.

   Lorsqu'une trajectoire intellectuelle conduit à rejoindre l'URPE aux États-Unis 2000, puis les Économistes atterrés en France en 2011, ce n'est pas par goût de la dissidence. C'est parce qu'il devient nécessaire de chercher ailleurs les moyens de penser ce que l'orthodoxie laisse hors champ.

   Car enfin, combien de crises faudra-t-il encore pour comprendre que l'économie dominante ne se contente pas de mal répondre ? Bien souvent, elle pose mal les questions. Elle prend pour naturelles des catégories historiques. Elle traite comme neutres des rapports de pouvoir. Elle transforme en nécessité technique ce qui relève de choix social et politique.

La monnaie est au cœur de cet aveuglement.

   On continue de la confondre avec l'argent. Avec le métal. Avec quelque chose de lourd, de palpable, de rassurant. Comme si la valeur avait besoin d'un corps matériel pour être vraie.

Mais cette sécurité est une illusion.

  La monnaie n'est pas une chose. Elle est une médiation sociale. Elle ne vaut pas par sa substance, mais par la reconnaissance collective qui la rend acceptable, transmissible et efficace.

   Aristote l'avait déjà compris dans l' Éthique à Nicomaque . Sa question reste redoutable de simplicité : comment échanger-t-on une toge contre une paire de sandales ? Autrement dit : comment rendre comparables des réalités qui, en elles-mêmes, ne le sont pas ?

   On ne les échange pas parce qu'elles seraient naturellement égales. On les rend échangeables en les soumettant à une mesure commune. Cette mesure commune, c'est la monnaie.

   Tout part de là. La monnaie n'est pas d'abord une matière. Elle est l'opération sociale qui rend possible l'équivalence entre des choses hétérogènes.

   Dès lors, la nostalgie de l'or apparaît pour ce qu'elle est : une fable. On opposerait volontiers l'or à la monnaie moderne comme on opposerait le réel à la fiction. La substance à la convention. La vérité à l'artifice.

Mais l’opposition ne tient pas.

   L'or lui-même n'a jamais été monnaie par nature. Il n'a joué ce rôle qu'à partir du moment où les sociétés ont décidé de l'accepter comme intermédiaire des échanges, unité de compte et moyen de règlement. L'or n'a jamais parlé tout seul. Ce sont toujours les sociétés qui l'ont fait parler.

   L'épisode des orfèvres londoniens, au XVIIe siècle, est éclairant. En 1640, Charles Ier fait saisir les métaux déposés à la Tour de Londres. Les marchands comprennent alors une chose essentielle : la sécurité d'une richesse ne dépend pas seulement de sa matière, mais de l'ordre politique qui en garantit la possession.

   Ils transfèrent leurs avoirs vers les orfèvres de la Cité. Au départ, ceux-ci ne font que garder les dépôts et remettre des reçus. Puis les reçus changent de statut. Ils cessent d'être le simple double d'un objet conservé. Ils deviennent des signes de valeur. Puis des instruments de circulation.

Le basculement est décisif.

   Même avant la création monétaire bancaire proprement dite, c'est déjà la confiance qui circule. Le papier fonctionne non parce qu'il aurait une valeur propre, mais parce qu'il est supposé convertible, recevable, reconnu.

   La vérité de la monnaie apparaît alors à découverte : elle repose moins sur une substance que sur une promesse crédible. Le métal ne supprime pas cette logique. C'est le masque.

   C'est pourquoi je me méfie de tous les discours qui rêvent d'un retour à une monnaie supposée saine parce qu'adossée à une matière. Ils ne pensent pas à la monnaie. Ils cherchent à se rassurer.

   Ils veulent croire qu'il existerait quelque part, dans le passé ou dans la matière, un fondement pur qui nous dispensait d'affronter la question de l'histoire, de la souveraineté, de la hiérarchie sociale et de la violence. Mais ce fondement n'existe pas.

   Aujourd'hui, cette illusion prend une autre forme : celle des monnaies numériques.

   Leur véritable mystification n'est pas d'être immatérielles. La monnaie, sur le fond, était déjà immatérielle bien avant l'informatique, puisqu'elle reposait déjà sur une reconnaissance sociale.

  Les monnaies numériques ne suppriment pas la confiance : elles la déplacent. Là où les monnaies étatiques reposent d'abord sur un ordre politico-institutionnel, elles prétendent transférer cette confiance vers le code, le protocole et le réseau.

   Mais ce déplacement n'abolit ni l'acceptation collective ni les rapports de pouvoir. Il les recompose dans un sens plus libertaire-capitaliste, en donnant à la technique et au marché l'apparence d'une légitimité suffisante. On n'a donc pas confiance dans la monnaie seule, mais dans l'ordre social qui la rend acceptable, quel qu'il soit.

Et cet ordre social n’est jamais neutre.

   Il ne se contente pas d'organiser l'échange. Il décide aussi de ce qui compte et de ce qui ne compte pas. Il hiérarchise les activités, valide certaines formes de travail, en invisibilise d'autres, répartit la légitimité et l'exclusion.

   En ce sens, la monnaie ne représente pas seulement la valeur. Elle représente aussi, idéologiquement, l'extorsion de la valeur.

   Plus précisément encore, elle exprime une valeur-dissociation : une forme de valorisation qui ne se constitue qu'en rejetant hors de son propre langage ce qu'elle exploite, utilise ou dévalorise. Ce qu'elle mesure, elle le valide. Ce qu'elle ne mesure pas, elle le subordonne ou l'efface.

C'est pour cela que les crises sont des moments de vérité.

   Elles ne sont pas de simples accidents de parcours dans un système par ailleurs rationnel. Elles montrent que la monnaie n'est jamais un simple outil technique, mais l'un des lieux où se concentre les tensions d'un ordre social tout entier.

   Quand la confiance vacille, ce ne sont pas seulement les marchés qui tremblent. Ce sont les médiations ordinaires de la dette, de la reconnaissance, de la garantie et de la légitimité qui se fissurent. Et l'économie standard, précisément parce qu'elle traite la monnaie comme un instrument au lieu de la pensée comme une institution sociale conflictuelle, se révèle alors démunie face à ce qu'elle aurait dû comprendre depuis le début.

Il faut donc tenir ensemble critique de l’économie et effraction épistémologique.

   Penser la monnaie, ce n'est pas raffiner sans fin des modèles de circulation, de liquidité ou d'équilibre. C'est rouvrir la question du monde social qu'elle rend possible, des hiérarchies qu'elle reconduit, des exclusions qu'elle recouvre sous l'apparence de la neutralité.

   Une praxis anarchiste, dans cette perspective, ne consiste pas à célébrer le désordre. Elle consiste à refuser les évidences installées, à désobéir aux catégories dominantes, à défaire les fictions qui se présentent comme naturelles.

   La monnaie n'est pas l'argent. Elle n'est ni le métal, ni le papier, ni le code. Elle est une médiation sociale, politique et historique, soutenue par une croyance collective et traversée par des rapports de pouvoir.

   Ceux qui opposent à l’or à la monnaie moderne croient défendre quelque chose de concret contre quelque chose de fictif. Mais ils se trompent sur la nature même de ce qu'ils défendent.

   L'or lui-n'a jamais même valeur comme monnaie par sa seule nature. Il n'a servi qu'à partir du moment où les sociétés ont décidé de lui faire confiance, de l'accepter en paiement et d'y voir une mesure commune des échanges.

25 avril 2019

Daniel Adam-Salamon

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