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République confisquée

La promesse républicaine confisquée

Inégalités, évasion fiscale et sécession des puissants

Chapô

   La France ne manque ni de richesses ni de principes. Ce qui lui manque, c’est la volonté de soumettre les plus puissants à la règle commune. Pendant que la pauvreté progresse, l’évasion fiscale, l’opacité financière et l’impunité sociale organisent une véritable sécession des dominants.

Préambule

   On se trompe souvent lorsqu’on prête au désordre social une origine uniquement morale. Ce ne sont pas d’abord des consciences mauvaises qui produisent le monde présent, mais des agencements de pouvoir assez stables pour rendre la prédation normale, la dépendance acceptable et l’injustice raisonnable.

L’entreprise n’est pas une âme déchue ; elle est une machine d’organisation, de calcul et d’extraction. L’investisseur n’a pas besoin d’être cynique pour traiter le salarié comme un coût et la nature comme une réserve d’énergie : il lui suffit d’occuper la place que l’ordre économique lui assigne.

Le scandale n’est donc pas seulement que certains abusent. Le scandale est qu’un système entier convertisse ces abus en fonction, puis en nécessité, puis en norme. On parle alors de gouvernance, de compétitivité, de réforme, comme si les mots pouvaient absoudre ce qu’ils recouvrent.

Mais derrière cette langue administrée, la réalité demeure simple : quelques-uns disposent, les autres exécutent ; quelques-uns décident, les autres supportent ; quelques-uns captent, les autres paient.

Il ne s’agit donc pas de moraliser les maîtres, ni de supplier les puissants de redevenir raisonnables. Il s’agit de comprendre comment se composent les rapports qui leur permettent de gouverner sans titre, de prélever sans mesure et d’imposer leur intérêt comme horizon commun. La domination n’est pas d’abord un vice ; elle est une forme d’organisation du monde. C’est cette organisation qu’il faut attaquer.

Deux pays dans un seul

   Il est des vérités que l’on préfère ne pas regarder en face. La France est traversée par un niveau d’inégalités sociales devenu politiquement explosif. Et cette situation n’a rien d’un accident : elle résulte d’orientations poursuivies avec constance au bénéfice d’une minorité assez puissante pour faire passer ses privilèges pour l’ordre naturel des choses.

Les faits sont là. Le niveau de vie médian des personnes accueillies par le Secours Catholique n’est plus que de 555 euros par mois. Dans le même temps, 9,8 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, soit 15,4% de la population, après une hausse de 650 000 personnes en une seule année. À l’autre extrémité de l’échelle sociale, les plus hauts revenus se maintiennent à des niveaux sans commune mesure avec l’existence ordinaire. Deux pays coexistent ainsi dans le même pays : l’un compte à l’euro près, l’autre accumule à un niveau devenu presque abstrait.

L’argent soustrait au commun

   Ce gouffre ne se creuse pas sous le seul effet d’une mécanique économique impersonnelle. Il est aggravé par des pratiques continues de fraude, d’évasion, de corruption et d’optimisation agressive, qui privent la collectivité de ressources immenses. Le problème n’est pas seulement moral ; il est matériel : chaque milliard soustrait à l’impôt est un milliard retiré à l’école, à l’hôpital, au logement social, à la justice et à l’entretien même du lien civique.

Il faut ici préférer la rigueur à l’emphase. Les estimations globales mêlant fraude fiscale, corruption et fraude sociale circulent abondamment dans le débat public, mais elles reposent souvent sur des périmètres hétérogènes. Mieux vaut s’en tenir à des données plus circonscrites et plus solides : l’évasion fiscale des entreprises retire déjà à la France des dizaines de milliards d’euros chaque année. Ce seul ordre de grandeur suffit à mesurer l’ampleur du problème.

On aurait tort d’imaginer cette hémorragie comme une simple somme de comportements individuels. L’évasion fiscale moderne suppose des intermédiaires, des montages, des structures, des circuits ; elle exige une ingénierie. Et cette ingénierie a ses institutions privilégiées : cabinets spécialisés, places offshore, holdings, et grandes banques capables d’organiser la circulation opaque des bénéfices et des patrimoines.

L’impunité des sommets

   Le scandale ne réside pas seulement dans l’ampleur des sommes dissimulées, mais dans la tolérance dont bénéficient ceux qui les soustraient. L’impunité n’a pas besoin d’être totale pour être efficace ; il lui suffit d’être suffisamment probable pour banaliser l’évitement, décourager la poursuite et installer l’idée qu’au sommet la règle commune cesse d’être commune. C’est ainsi qu’une société apprend à traiter la prédation d’en haut comme une habileté plutôt que comme une faute.

Il faut donc cesser de croire qu’il suffirait de moraliser le capitalisme ou de supplier les élites de redevenir raisonnables. Une entreprise soumise à la concurrence n’obéit pas à des préceptes moraux, mais à la rationalité d’un mode de production fondé sur l’accumulation. L’investisseur n’a pas besoin d’être cynique pour traiter le salarié comme un coût et la nature comme une réserve d’énergie ; il lui suffit d’agir conformément aux exigences normales du système.

Le langage ordinaire du pouvoir sert ici d’écran. On parle de réforme quand il s’agit d’une régression. On parle de compétitivité quand il s’agit d’une pression accrue sur le travail. On parle d’optimisation quand il s’agit de soustraction. On parle de gouvernance quand il s’agit de dépossession. Cette langue ne décrit pas le réel : elle l’administre au profit des dominants.

La loi commune trahie

   L’article 13 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen posait pourtant un principe simple : la contribution commune doit être répartie entre tous les citoyens selon leurs facultés. Deux siècles plus tard, ce principe semble réservé à ceux qui n’ont ni les moyens juridiques, ni les relais politiques, ni les outils financiers de s’y soustraire.

Rétablir la justice fiscale n’a donc rien d’une question technique secondaire. C’est une nécessité démocratique. Mais il faut voir plus loin : une société qui laisse se concentrer entre quelques mains le crédit, la propriété, l’investissement et les moyens d’échapper à la loi se condamne à voir ses principes proclamés devenir lettre morte. La démocratie ne meurt pas seulement quand on renverse les urnes ; elle meurt aussi quand la richesse organisée se place hors d’atteinte.

Ce que l’on appelle pudiquement la volonté politique manque ici moins par impuissance que par intérêt. Le pouvoir économique finance, recycle, influence, conseille, recrute et récompense. Les solutions techniques existent depuis longtemps ; ce qui manque, c’est la décision d’affronter ceux qui prospèrent du désordre actuel et disposent précisément des moyens de le prolonger.

Chute

   Ceux qui réclament la réduction du déficit public tout en réduisant leur propre contribution, ceux qui profitent chaque jour des infrastructures, des universités, des hôpitaux et des services financés par tous, tout en organisant leur propre exemption, ne sont pas les gardiens de l’intérêt général.

Ils en sont les passagers clandestins.

Il est temps de leur demander de payer leur billet.

Précisions :

Dans ce texte, il s’agit d’abord de la République française réellement existante, c’est-à-dire de la Ve République comme forme politique actuelle de l’État français. La France est aujourd’hui définie par la Constitution de 1958 comme une « République indivisible, laïque, démocratique et sociale », et la Ve République est le régime en vigueur depuis le 4 octobre 1958.

Pour moi, le mot dépasse le seul cadre institutionnel. Il désigne aussi une promesse politique plus large : celle d’un ordre commun fondé sur l’égalité civique, la souveraineté non accaparée et la contribution de chacun selon ses facultés, ce que rappelle l’article 13 de la tradition révolutionnaire française.

« La promesse républicaine confisquée » est plus précis que « la République confisquée », parce qu’il vise moins le seul régime institutionnel que l’écart entre les principes proclamés et leur effectivité sociale. L’idée de promesse républicaine est bien associée publiquement à l’égalité des chances, à la cohésion sociale et au caractère social de la République.

11 avril 2026

Daniel Adam-Salamon