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Responsabilité politique

la liberté avec les autres

La liberté n’est pas un domaine privé que chacun défend contre tous. Elle n’existe que dans un monde commun, par l’entraide, l’égalité et la puissance collective. Contre la fiction bourgeoise de l’individu souverain, l’anarchie rappelle une vérité plus exigeante : nous ne devenons libres qu’ensemble.

« Nous sommes tous reliés » les uns aux autres ainsi qu’à une nature.

   Pour Wang Yangming, « tous les hommes du monde — qu’importe qu’ils soient étrangers ou familiers, lointains ou proches […] — sont ses frères et ses enfants ». Spinoza pense lui aussi l’existence commune comme le tissu même de nos singularités : nul ne se tient hors du monde, nul ne se tient hors des autres. Les êtres humains, en tant que conscience de la nature, ne font pas qu’habiter leur milieu ; ils en répondent. Aussi, « l’action commune est nécessaire parce qu’elle résulte de la nécessité propre à l’action de chacun ». Car vivre n’a jamais été l’affaire d’un être isolé. Dans une nature régie par des causalités indifférentes à l’espèce humaine, seuls des efforts communs rendent le monde habitable.

   Nous ne sommes pas des individus d’abord séparés, puis associés par intérêt. Nous sommes des êtres de relation. Ce n’est pas une essence abstraite qui nous porte à la coopération, mais notre condition même : nous naissons, pensons, désirons et agissons dans un monde déjà humain, déjà traversé de liens, d’héritages, de conflits et de dépendances. Chacune et chacun porte sa propre manière de voir, mais nul ne se constitue seul. Nos goûts, nos choix, nos croyances, jusqu’à nos façons de nommer le réel, se forment dans la trame des rapports sociaux. Il n’y a pas, d’un côté, l’individu pur, et de l’autre, la société ; il y a des singularités façonnées dans une vie commune.

   De là procède une puissance d’exister qui n’est jamais seulement privée. Elle est individuelle et collective tout à la fois, parce qu’elle s’éprouve toujours dans un rapport au monde et aux autres. C’est ce que Spinoza nomme, au fond, la liberté sous la nécessité : « ce droit que définit la puissance de la multitude, on l’appelle généralement souveraineté. […] S’il existe une souveraineté absolue, c’est bien celle que détient la multitude entière ». La nécessité n’abolit donc pas la liberté ; elle lui donne sa gravité. Elle rappelle qu’être libre ne consiste pas à flotter hors de toute attache, mais à répondre de ce que l’on fait, de ce que l’on veut, de ce que l’on devient avec les autres.

   C’est en ce point que la pensée libertaire rencontre l’exigence anarchiste. Le mot « libertaire » désigne positivement l’horizon de la liberté ; le mot « anarchiste » dit négativement le refus de tout pouvoir s’arrogeant un droit de contrainte. Les deux termes importent moins que la même fidélité : aucune émancipation n’est pensable sans rupture avec la domination, et aucune rupture n’est sincère si elle élude la question sociale. Proudhon, dans Qu’est-ce que la propriété ?, définissait déjà l’anarchie comme un ordre sans maître ni souverain, non comme l’absence de toute règle. John Dewey le rappelle autrement : être libre, c’est « être libéré de l’insécurité matérielle et des forces coercitives et répressives qui empêchent le plus grand nombre de tirer parti des vastes ressources culturelles disponibles ». La liberté n’est donc pas une abstraction morale : elle suppose des conditions matérielles d’existence et une communauté affranchie de la domination.

   Dès lors, ma liberté ne s’arrête pas là où commence celle des autres ; elle y trouve au contraire sa condition d’effectivité. La liberté des autres étend la mienne à l’infini et rend possible l’égalité dans la coopération. Chacun doit pouvoir trouver dans autrui non une borne, mais un appui ; non une menace, mais une puissance de réalisation commune. Toute la mystification libérale tient dans la thèse inverse : faire croire que la liberté serait d’abord séparation, protection de soi, clôture jalouse d’un domaine privé. Cette définition est moins une vérité sur l’homme qu’une morale de propriétaire. Elle oppose fictivement l’individu à la société qui le constitue et donne à l’égoïsme le visage de l’évidence. Une telle liberté, purement négative, n’ouvre pas à l’émancipation ; elle prépare la concurrence de tous contre tous et reconduit, sous des dehors respectables, la barbarie sociale.

   Se dire anarchiste, alors, ce n’est pas céder au goût du désordre ; c’est refuser l’ordre des maîtres. Ce n’est pas nier la règle commune ; c’est refuser qu’elle tombe d’en haut, armée du privilège de contraindre. Ce n’est pas opposer la liberté à l’égalité ; c’est soutenir qu’elles se ruinent ensemble ou se fortifient ensemble. La libre pensée n’est ni une élégance intellectuelle ni un supplément d’âme : elle est l’indiscipline de la raison contre les dogmes, les hiérarchies, les servitudes et toutes les fictions qui légitiment le pouvoir. Il faut donc cesser d’appeler liberté le droit de dominer, de posséder, d’exclure ou de se retrancher dans le petit royaume de soi. La liberté n’est pas la propriété privée de l’individu bourgeois ; elle est le mouvement par lequel des êtres égaux se rendent mutuellement plus capables d’exister.

   Car l’ordre établi ne repose ni sur la nature ni sur la nécessité : il repose sur l’habitude de l’obéissance, sur l’organisation de la dépendance, sur la légitimation de l’injustice. Il produit la misère et nomme cela paix ; il produit la soumission et nomme cela civilisation. À cette imposture, il faut opposer une parole nette : nous n’avons besoin ni de chefs, ni de maîtres, ni de tuteurs. Nous avons besoin de justice, de lucidité, d’entraide et de révolte. Ma liberté commence avec celle des autres, s’accroît par elle et s’accomplit en elle. L’anarchie n’est pas une chimère : elle est le nom le plus exact d’une exigence humaine — vivre sans domination, penser sans dogme, agir sans servitude, et faire du monde un lieu habitable pour toutes et tous.

3 avril 2019

Daniel Adam-Salamon

Notes

- « Mitákuye Oyás’iŋ » (souvent traduit par : « nous sommes tous reliés »), formule associée aux Lakotas.
- Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise, p. 533.
- J.-F. Billeter, Esquisses, n° 32, p. 74.
- Spinoza, Traité politique, chap. II, art. 17, p. 107.
- Le Robert, entrée « anarchiste ».
- John Dewey, Après le libéralisme ? Ses impasses, son avenir.
- Pierre-Joseph Proudhon, Confessions d’un révolutionnaire (1849).
- Axel Honneth, Die Idee des Sozialismus. Versuch einer Aktualisierung (L’Idée du socialisme. Un essai d’actualisation).           Plus...