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Sur la monnaie

La monnaie n'est jamais neutre

  On continue trop souvent de parler de la monnaie comme s'il s'agissait d'une chose. D'un objet. D'un support. Tantôt l'or, tantôt le papier, tantôt le code. Mais la monnaie ne se réduit ni à l'or, ni au papier, ni au code. Elle engage toujours un ordre social, une structure de confiance et des rapports de pouvoir. C'est pourquoi elle n'est jamais neutre.

   Les crises ont fini par me convaincre d'une chose simple : l'économie dominante échoue moins par accident que par construction. Si j'ai rejoint l'URPE aux États-Unis, puis les Économistes atterrés en France, ce n'est pas par goût de la dissidence. C'est parce qu'il fallait chercher ailleurs les moyens de penser ce que l'orthodoxie laisse hors champ : la dimension sociale, politique et historique de la monnaie.

   Aristote l'avait déjà compris dans l' Éthique à Nicomaque lorsqu'il posait, en substance, une question décisive : comment échanger-t-on une toge contre une paire de sandales ? On n'échange pas des réalités naturellement égales. On les rend comparables par une mesure commune. Cette mesure, c'est la monnaie. Autrement dit, la monnaie n'est pas d'abord une matière ; elle est une médiation sociale.

   C'est pourquoi la nostalgie de l'or est une illusion. L'or lui-même n'a jamais été monnaie par nature. Il n'a servi qu'à partir du moment où les sociétés ont décidé de lui faire confiance, de l'accepter comme intermédiaire des échanges et d'y voir une mesure commune. L'or n'a jamais parlé tout seul. Ce sont toujours les sociétés qui l'ont fait parler.

  Les monnaies numériques ne changent pas cette vérité. Elles ne suppriment pas la confiance : elles la déplacent. Là où les monnaies étatiques reposent d'abord sur un ordre politico-institutionnel, elles prétendent transférer cette confiance vers le code, le protocole et le réseau. Mais ce déplacement n'abolit ni l'acceptation collective ni les rapports de pouvoir ; il les recompose dans un sens plus libertaire-capitaliste, en donnant à la technique et au marché l'apparence d'une légitimité suffisante. On n'a donc pas confiance dans la monnaie seule, mais dans l'ordre social qui la rend acceptable, quel qu'il soit.

   Et cet ordre social n’est jamais innocent. Il décide de ce qui compte et de ce qui ne compte pas. Il hiérarchise les activités, valide certaines formes de travail, et invisibilise d'autres. En ce sens, la monnaie ne représente pas seulement la valeur : elle représente aussi l'extorsion de la valeur, et cette part d'exclusion sans laquelle l'ordre social dominant ne tiendrait pas.

   Penser la monnaie, ce n’est donc pas raffiner indéfiniment des modèles abstraits. C'est rouvrir la question du monde social qu'elle rend possible, des hiérarchies qu'elle reconduit et des exclusions qu'elle recouvre. La monnaie n'est jamais neutre, parce que la société qui la porte ne l'est pas non plus.

18 décembre 2025

Daniel Adam-Salamon

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